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Notre dernier souffle

Je travaille dans une administration qui emploie plusieurs milliers de personnes. Nous venons d’apprendre la mort d’un jeune administrateur dans un accident de voiture. C’est bizarre mais cette annonce m’a touchée. C’est toujours si brutal une mort de la sorte : pas le temps de « s’y préparer », pas de temps de voir venir, une seconde la personne est là et la seconde d’après elle n’est plus là.

En Inde, les maîtres spirituels nous exhortent souvent à vivre « comme un oiseau sur la branche » : joyeux mais dans un état de conscience et de vigilance permanent. Chaque instant peut être notre dernier. Nous n’avons même pas la certitude de notre prochaine respiration. Quand on y pense, qu’est-ce qui respire en nous ? Qu’est-ce qui provoque l’inspir plusieurs fois par minute ? Qu’est-ce qui fait battre notre cœur ? C’est toujours un grand mystère : certaines diront Dieu, certains diront l’esprit…

Il y a 3 ans, ma grand-mère est morte à l’hôpital à un âge assez avancé, après une chute dans son appartement pendant la nuit, qui a été suivie d’un coma. Je me rappelle très bien quand elle est morte : elle a commencé à avoir une respiration de plus en plus saccadée, sa peau était moite, mais même dans le coma, elle était là, dans son corps, et puis en quelques minutes, elle est morte. La vie a quitté son corps. Le corps qui était là gisant sur le lit n’était plus elle. C’était juste un corps inerte. Nous vivons tous dans l’illusion que notre corps, c’est nous : nous le parons, nous l’habillons de beaux vêtements, nous le soignons constamment. C’est notre véhicule, alors il est bien évident que tout ceci est nécessaire, mais c’est nécessaire uniquement dans la mesure où le corps est une enveloppe qui nous permet de vivre cette incarnation sur Terre et d’être un réceptacle et un instrument pour l’énergie divine. Quand la mort arrive, on laisse tout derrière nous, notre corps en premier lieu. C’est si difficile de s’en détacher mais c’est pourtant ce qu’enseignent les maîtres spirituels véritables.

La magie du yoga

Je ne parlerai ici que du yoga physique, le yoga au sens plus large, véritable union du jiva avec l’atma est plus vaste et beaucoup beaucoup plus difficile à atteindre.

J’ai suivi ma première séance de yoga en 1997. Je venais d’arriver au Pays-de-Galles en tant qu’étudiante en littérature anglaise (un truc qui sert vraiment vraiment à rien, mais bon) et je me sentais un peu stressée par la nouveauté de l’environnement. J’avais déjà pas mal voyagé mais le monde étudiant anglo-saxon est un univers bien à part peuplé de soirées déguisées, de soirées beuveries, de gueules de bois et de fish and chips à pas d’heures.

Je me suis donc présentée à ce cours d’une heure qui avait lieu le mardi, je me souviens, de 12h à 13h. Une toute petite heure, coincée entre deux cours. Un cours donné par une mamie en cheveux blancs et juste-au-corps gris qui nous a dit, avant toute chose, de RES-PI-RER. De ma vie avant ce moment-là, je n’avais jamais entendu cette injonction : cours de tennis, cours de danse, course d’endurance : jamais un mot n’avait été prononcé en ce sens. Et pourtant on sait que nous respirons mal. Ce qui est la fonction la plus vitale et la plus naturelle du corps a été dénaturée au fil des siècles.

Engoncées dans des corsets lacés pendant des décennies, les femmes s’évanouissaient régulièrement ; coincé par des ceintures de cuir, par des pantalons taille basse, par des gaines et des jupes trop serrées, le corps des femmes, qui a naturellement une respiration moins profonde que celui des hommes, devient sous-oxygéné. Le yoga est l’école du souffle, de la réappropriation par l’être humain moderne des fonctions naturelles de son corps qui le remettent en harmonie avec la nature.

Le cours était très simple, pas de crispations Iyengardiennes, pas de discours ésotérique, pas d’enrobage new-âge. Il était très simple et il était bondé. Au bout de 45 minutes d’asanas simples, elle nous a demandé de nous allonger sur le dos, tout simplement, en prenant la pose qui nous serait la plus naturelle et la plus confortable. Et c’est là que la magie du yoga peut se faire ressentir, dès le premier cours, même pour le plus novice des novices, même pour le ou la récalcitrante qui ne se serait inscrit au cours que pour recevoir des points de bonne conduite alors qu’il purge une peine dans une prison de haute sécurité.

Soudain, le corps au repos et relâché, le silence se fait et l’on commence à ressentir comme une légère vibration, le plus souvent accompagnée d’une douce chaleur. C’est comme si toutes nos cellules étaient à la fête ! On ne m’a pas oubliée, j’ai reçu, j’ai donné, je suis pleine de joie, d’amour et de reconnaissance !!! Chaque cellule vibre de vie. Souvent c’est une expérience que l’on goûte pour la première fois. Bien sûr, ceux qui font du sport aérobique connaissent aussi cette sensation, mais ils sont si souvent focalisés sur la performance ou l’effort qu’ils ne sont plus à même de ressentir tout simplement le corps dans son activité basale, cette douce palpitation de vie.

Même pour ceux qui font du yoga depuis longtemps, la dernière phase du cours lors de laquelle le prof nous dit (ou nous nous disons) « Préparez-vous pour savasana… » est un délice. C’est là que l’on sait si la séance a été bénéfique ou non, s’il reste des tensions dans le corps ou le mental, si l’on a réussi à relâcher un peu la chape qui nous pèse tous dessus dans le monde moderne. C’est là que l’on peut vraiment sentir jaillir de nous-mêmes la joie sans raisons, l’allégresse pure issue du seul fait que nous sommes en vie.