Nostalgie du voyage

Janvier est souvent la période où nombre d’entre nous commencent déjà à penser aux prochains voyages, aux prochaines vacances… Les fêtes sont passées, avec soulagement pour certains, trop vite pour d’autres, mais il y a souvent, en tous cas c’est mon sentiment, une espèce de flottement en début d’année que beaucoup cherchent à combler par de nouveaux projets… et le voyage en fait partie. Mais quel voyage ?

J’ai eu la chance de commencer à voyager jeune et ça a longtemps fait partie de ma vie. Aujourd’hui, j’ai moins cette envie irrépressible de prendre l’avion pour aller « découvrir » un pays étranger. Je ne sais pas si c’est juste le résultat d’une évolution personnelle (l’âge ?) et de mes aspirations qui ont changé ou si c’est aussi l’une des conséquences du flot d’images dont nous sommes aujourd’hui inondés, qui fait que le dépaysement tant recherché par le voyageur est maintenant difficile à trouver.

Mes premiers voyages sac au dos datent de 1996. Je n’avais pas 20 ans. Une époque pas si lointaine, sans portables, sans Internet, sans vols low-cost.

Trois étés de suite, je suis partie au Portugal, en train, seule ou accompagnée. 24 heures de train pour descendre jusqu’à Lisbonne, avec un changement à Bordeaux, puis à la frontière, à Irun. Des trains couchettes sans climatisation la première année, ce qui nous permettait de sentir l’odeur des eucalyptus en arrivant au Portugal.

Je me rappelle un jour l’arrivée à Sintra, en train de banlieue. Un lieu touristique à 45 minutes de Lisbonne assez unique en son genre avec ses châteaux tous différents, son micro-climat et la beauté de ses ruelles. C’était en juillet, il faisait chaud et le ciel était d’un bleu uniforme. Je sors du train : j’ai le souvenir qu’il n’y avait pas grand monde. Une toute petite gare en pierre dans l’après-midi endormie. Le quai était ouvert sur la petite ville et sur ce quai il y avait un marchand de pêches. Elles étaient là, sous le parasol, dans leurs cageots de bois. Impossible de résister à leur parfum délicieux. J’ai encore aujourd’hui le goût sucré de cette pêche croquée sitôt achetée.

Et puis la vieille ville de Sintra. Le château des Maures sur la montagne était libre d’accès. Il n’y avait pas encore beaucoup de touristes donc pas d’office du tourisme, pas de restaurants à touristes et  pas de queues pour visiter les châteaux et autres palais. Le vieux village était encore habité et vivant.

En 2013, j’y suis retournée. J’avais gardé un souvenir tellement nostalgique de cet endroit que nous avions réservé 3 nuits à l’hôtel. Et si je ne l’ai pas regretté, j’ai été déçue de voir que le tourisme avait en partie dégradé la ville ancienne qui donnait le sentiment d’avoir été abandonnée par ses vrais habitants au profit de ses visiteurs d’un jour. Les anciennes demeures vides étaient taguées, le quai de la gare tout refait avec des portails métalliques et des tourniquets, l’office du tourisme le lieu le plus vivant de la place centrale.

Au Portugal toujours, nous n’avions réservé que la première nuit à l’arrivée à Lisbonne. Pour le reste du voyage, nous comptions trouver des chambres chez l’habitant. A l’époque, en descendant du car, il y avait souvent quelques femmes âgées, souvent veuves, avec des pancartes indiquant une chambre à louer chez elles. Nous nous retrouvions tantôt dans de grands appartements vides, tantôt dans de toutes petites chambres meublées de bois sombre, à dormir sous le crucifix. C’est comme ça que plus tard nous nous sommes également logés en Croatie, en 2004. Descendus de l’avion à Split, notre seul but pour ce voyage était de se baigner tous les jours, alors nous avions décidé de suivre la côte par les îles jusqu’à Dubrovnik. Là encore, aucune réservation n’avait été faite et même si la saison battait son plein en ce mois d’août, nous n’avions de difficulté à nous loger qu’une seule fois. Sur une île dont nous ne savions pas qu’elle était déserte. Nous avons essayé de dormir sur un ponton parmi les moustiques, attendant avec impatience l’arrivée du bateau au petit matin. Horrible sur le moment, précieux avec le recul.

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En 2001 en Inde. Arrivée à Calcutta sans guide de voyage. Juste après avoir lu « Dans la peau d’un intouchable » de Marc Boulet trouvé dans une guest-house du nord de la Thaïlande. Sans doute pas la meilleure introduction à l’Inde quand on décide de s’y rendre, mais nous n’avions rien d’autre sous la main. Un français rencontré à l’ambassade de l’Inde à Bangkok nous avait conseillé Calcutta, Varanasi et ensuite un tour par le Népal pour revenir depuis Katmandou. C’est exactement ce que nous avons fait. Là encore, pas de TripAdvisor, pas de comparatifs d’hôtels, d’Air BnB, d’Instagram nous abreuvant d’images toutes faites de lieux « à visiter ». Nous trouvions parfois un café Internet, mais le plus souvent la connexion très laborieuse ne nous permettait qu’un seul message à nos familles pour les rassurer.

Sans doute sommes-nous passés à côté de « beaucoup de choses », mais notre voyage a été unique en ce qu’il n’était basé que sur notre propre ressenti et notre propre intuition ; rien n’était prédéterminé ni filtré par les sites Internet de voyages, les belles images sur les réseaux sociaux, les listes « A ne pas manquer » des guides de voyages.

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C’était le véritable voyage comme il me semble difficile d’en faire encore aujourd’hui. A moins de partir dans des endroits très reculés sans connexion.

C’était un temps d’insouciance où nous partions vers des horizons lointains sans idées préconçues, sans vraiment savoir à quoi nous attendre (pour mon premier voyage en Thaïlande, j’avais carrément apporté des provisions de dentifrices et de savons, c’est dire !). Nous avions l’espace pour nous laisser surprendre et nous laisser dépayser complètement.

Quand je vois aujourd’hui les hordes de touristes des quatre coins du monde envahir certains endroits, quand je vois comment le tourisme de masse a ravagé certains villages, voire certains pays, j’ai comme un sentiment de dégoût. Je ne jette le blâme sur personne : il est naturel pour ceux qui en ont maintenant les moyens de vouloir « découvrir » de nouveaux horizons. Il est naturel pour les pays d’accueil d’organiser un pan de leur économie pour les recevoir, mais tout me semble à présent uniformisé. Partout les mêmes vêtements, les mêmes portables scotchés à la main, les mêmes aspirations consuméristes. Je ne parle même pas de l’impact écologique et social du tourisme de masse. Bref, une époque me semble bel et bien révolue. Celle du voyage au long court, pendant laquelle on ne « faisait » pas un pays, on le découvrait vraiment, parce qu’on prenait le temps de se laisser immerger dans l’ailleurs.

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Un autel chez soi

Je m’apprêtais à poser mon sac sur une petite table à l’entrée de sa chambre, quand Laura m’a dit : « Non, pas là ! c’est mon autel ». Nous résidions toutes les deux chez une famille dans une petite ville du sud de l’Inde. C’était il y a plus de 15 ans et c’est avec elle que j’ai (re)découvert l’idée d’avoir un autel personnel dans son lieu de vie. (Je me rends compte a posteriori que ma grand-mère paternelle, fervente catholique, avait elle aussi son autel personnel : près de son lit, sur sa commode, un tissu sur lequel étaient posés des représentations de la Vierge et de Jésus, des bougies et son rosaire.) Canadienne, poétesse et inspirée par les traditions amérindiennes, il y avait sur la petite table de Laura des fagots de sauge, des bougies et des plumes et c’est devant ces objets ayant une profonde importance symbolique à ses yeux qu’elle méditait chaque jour.

Lorsque je suis rentrée d’Inde et que j’ai eu retrouvé un appartement, j’ai également installé mon autel, à l’intérieur peint en orange (!) d’une cheminée inutilisable. Tous les matins, après avoir allumé un bâton d’encens (ce que je ne conseille pas du tout avec le recul !), je m’asseyais pour ma « méditation ». C’était un petit espace dans mon appartement qui était comme un petit temple personnel et qui a intrigué pas mal de monde au fil des ans, puisqu’il était installé dans le salon de mon petit deux-pièces.

En Inde, il est très courant pour les familles hindoues d’avoir une « puja room ». Dans les familles riches, c’est parfois quasiment comme un vrai temple intérieur avec force marbre et colonnades, mais le plus souvent c’est un tout petit espace, une petite pièce de 2 ou 3 mètres carré, voire l’intérieur d’un meuble qu’on ouvre pour faire ses dévotions du matin et du soir. Dans cet espace, les familles y mettent en première place leur déité d’élection (Krishna, Lakshmi, Shiva, Kali…) ou leur maître spirituel, souvent orné d’une guirlande de fleurs fraîches ou en tissu et entouré(e) de nombreuses autres représentations, d’encens et d’objets dévotionnels pour faire les pujas (rituels).

Il m’est parfois arrivé d’assister à ces rituels quotidiens qui sont le plus souvent effectués par la ou les femme(s) de la maison : offrandes d’encens et de fleurs, récitations de mantras, chants dévotionnels, méditation… À chacun de trouver ce qui lui permet le mieux de se relier au divin, quelle que soit la forme qu’il/elle ait pour nous. Parfois ce rituel ne dure que dix minutes, parfois c’est quasiment deux heures. Puisque c’est personnel, il n’y a absolument aucune règle et c’est ça qui en fait la magie. C’est un espace de recueillement où l’on peut se déposer, se déposer en soi-même et se déposer aux pieds du divin. C’est un espace de ressourcement personnel qui nous permet de garder notre spiritualité vivante.

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Aujourd’hui, j’ai la chance d’avoir une pièce entière de la maison dédiée aux pratiques spirituelles. Mon tapis de yoga y est aussi, toujours déroulé pour pouvoir accueillir à tout moment mes envies d’asanas. J’y ai également ma collection de livres d’Amma dont je lis un extrait chaque jour et aussi un autel qui est beaucoup plus grand et beau (à mes yeux) que celui que j’avais auparavant. Photos, cloches, fleurs, bougies, statues, cristaux, j’y mets tout ce qui m’inspire et me relie à l’essentiel. Chaque matin, je m’assois pour la méditation ; le soir, pour des chants ou du yoga. C’est un espace essentiel dans la maison, même si je ne peux pas le montrer à tout le monde.

C’est encore assez rare d’avoir ce genre d’endroit dans une maison française, mais je sais que ça se développe dans le monde entier. Il suffit de parcourir #altar, #crystals, etc. sur Instagram. On y voit des autels hindous, bouddhistes, païens, catholiques… tout ce qu’on veut et dont on peut s’inspirer si on le souhaite. Je trouve qu’avoir un endroit comme ça chez soi, si petit soit-il, apporte une autre dimension à notre lieu de vie. Cela cultive la verticalité dans la vie quotidienne. C’est un lieu précieux qui nous ramène à l’essentiel.

Salons bio

Il y a quelques semaine, je me suis rendue comme chaque année au salon bio de ma ville. Celui-ci existe depuis pas mal de temps et attire beaucoup de monde. Les années précédentes, j’attendais avec impatience l’annonce du programme.

Armée d’un stylo, j’entourais les conférences qui me semblaient avoir le plus d’intérêt et c’est avec mon sandwich et un carnet pour prendre des notes dans le sac que j’arrivais le matin, avec l’intention d’y rester presque toute la journée.

Curiosité et enthousiasme me permettaient d’assister à conférence après conférence, sans fatigue malgré le niveau sonore incroyable, la chaleur, la foule, et les odeurs de cuisson des stands de nourriture qui enveloppaient le tout.

Au fil des années, j’ai entendu parler de toutes sortes de thérapies alternatives, du yoga des yeux, de régimes spéciaux, des bains dérivatifs, de lithothérapie et de gemmothérapie, d’objets magiques et autres amulettes anti-ondes életromagnétiques…Ayant à cœur de garder l’esprit ouvert, je ne rejette rien à priori, mais je garde ma capacité de discernement.

Au fil des années, les pionniers ont laissé place à une nouvelle génération, qui me semble plus commerciale ou/et plus « ésotérique ». Je me rappelle qu’avant je remplissais des pages et des pages de notes lors de ces conférences, car ceux et celles qui les animaient n’étaient pas avares en information, même si, comme aujourd’hui, ils cherchaient également à se faire connaître, vendre un livre ou un ustensile de cuisine…

Depuis mes premières visites aux salons bio, j’ai eu la chance de pouvoir suivre deux formations longues, l’une en ayurveda et yoga à l’Ayurvedic Institute du Dr Lad à Albuquerque au Nouveau Mexique (Etats-Unis) et l’autre en naturopathie occidentale au CENA avec Robert Masson. Alors c’est sûr que j’en sais plus qu’il y a 10 ou 12 ans.

Mais ce n’est pas tout. Lors de ma dernière visite de quelques heures au mois d’octobre, ce qui m’a saisi, c’est le nombre de personnes qui sont en recherche, en quête d’un remède miracle à leur mal-être, d’un objet qui répondrait à toutes les questions, d’une pierre qui viendrait combler un sentiment de vide intérieur. Enfin, j’ai ressenti également la peur, la peur de ne pas manger ce qu’il faut, de ne pas être assez ceci ou pas assez cela, de ne pas pouvoir s’offrir l’objet magique.

Et j’ai vu aussi que nombreux étaient les marchands qui jouaient sur ces peurs. Oui, cette peinture ou ce solide de Platon en pastique va rééquilibrer votre lieu de vie, oui, vous allez éviter toutes les maladies grâce à cette poudre verte, oui, si vous décidez d’acheter cette couette spéciale, vous retrouverez un sommeil de bébé. Alors je n’étais peut-être pas dans de bonnes dispositions ce jour-là, mais c’est vraiment ce que j’ai ressenti cette année : une urgence de la part du public qui attirait les plus âpres des vendeurs, comment la peur des uns fait vivre le commerce des autres.

Je ne suis pas sûre d’y retourner dans les années à venir…

Immensité

Hier soir on a regardé un documentaire sur la Russie vue du ciel, et à un moment il y avait quelques minutes sur l’ethnie des Nénètses qui vivent au nord de ce gigantesque pays.

Ils seraient encore environ 40 000 dont la moitié seraient encore nomades, vivant dans des tipis en peaux et changeant de campement au gré des pâturages pour leurs troupeaux de rennes. Les images m’ont saisie : cette étendue blanche et froide (c’était l’hiver), plate, sans relief pendant des centaines de kilomètres.

Un ciel sans fin, pas de pollution lumineuse et sans doute encore peu de pollution tout court. Je me suis imaginé l’une de leurs nuits hivernales, le silence (sauf par temps de blizzard quand les cristaux de neige viennent frapper les peaux du tipis), le froid, la nuit noire… et l’immensité du ciel étoilé au-dessus de leur tête. Ce noir de velours d’une profondeur insondable, ces étoiles qui scintillent au loin de leur petite lumière cristalline.

sunset

Quel vertige de s’imaginer ainsi aux prises avec les éléments de façon si radicale. Rien à des kilomètres, l’isolement et la solitude qui nous ramène à notre véritable condition. Nous ne sommes que des poussières d’étoiles dans le cosmos infini.

Dans les faits, je ne pense pas que je pourrais tenir bien longtemps dans ces conditions, mais ce contact brut avec l’immensité des espaces, de la nature et du ciel fait résonner quelque chose de très primordial en moi, quelque chose qui nous habite tous je pense, quel que soit notre mode de vie actuel…